24

Nous nous retrouvions en plein cauchemar. La voiture nous emportait, Taverner et moi, vers « Three Gables » et j’avais l’impression de revivre des minutes que j’avais déjà vécues aux côtés de l’inspecteur. Cette randonnée ressemblait tellement à une autre que nous avions faite ensemble peu auparavant !

De temps à autre, il jurait. Pour moi, à intervalles presque réguliers, je répétais stupidement une même phrase : « Ainsi, ce n’était pas Laurence et Brenda ! » À dire le vrai, avais-je jamais cru à leur culpabilité ? J’avais été heureux de faire semblant d’y croire. Parce que ça m’arrangeait, parce que cela m’épargnait d’envisager d’autres hypothèses, auxquelles je ne voulais même pas songer.

Ils s’aimaient. Romanesques, ils s’étaient écrit des lettres débordant de sentimentalité et passablement ridicules. Ils s’étaient laissé aller à espérer que le vieil époux de Brenda ne tarderait pas à s’éteindre en paix, mais on pouvait se demander s’ils avaient vraiment souhaité sa mort. J’avais comme une vague idée, que l’un comme l’autre, ils devaient, au fond d’eux-mêmes, préférer les traverses et les désespoirs d’un amour contrarié aux certitudes banales de la vie conjugale. Brenda n’était pas une créature dévorée de passion. Indolente, manquant d’énergie, ce qu’elle désirait, c’était seulement un peu de roman. Quant à Laurence, il était, lui aussi, de ces êtres plus épris de rêves qu’ils ordonnent à leur gré que de satisfactions immédiates et concrètes. Ils avaient été pris dans un piège et, fous de terreur, incapables d’en sortir. Brenda détruisit vraisemblablement les lettres de Laurence, puisqu’on ne les avait pas découvertes mais Laurence, lui, poussant à l’extrême la stupidité, garda celles qu’il avait reçues de Brenda. Il n’était pas possible qu’il eût machiné l’attentat de la buanderie. Le coupable se cachait encore derrière un masque.

Un policeman, que je ne connaissais pas, nous accueillit dans le hall. Il salua Taverner, qui l’entraîna dans un coin.

Mon attention fut attirée par des bagages, signe évident d’un départ imminent. J’étais en train de les examiner quand Clemency parut. Elle portait sa robe rouge avec une veste de tweed et un chapeau de feutre.

— Vous arrivez juste à temps pour nous dire au revoir ! me dit-elle.

— Vous partez ?

— Nous couchons à Londres ce soir. Notre avion prend l’air demain matin, à la première heure.

Elle souriait. Ses yeux, pourtant, semblaient refléter une certaine inquiétude.

— Mais, dis-je, il n’est pas possible que vous partiez aujourd’hui !

— Et pourquoi donc ?

Sa voix était dure.

— Avec cette mort.

— La mort de Nannie n’a rien à voir avec nous !

— Peut-être que non ! Pourtant…

— Pourquoi dites-vous : « Peut-être que non ! » ? Il n’y a pas de « peut-être » ! Roger et moi, nous étions en haut, en train de finir nos bagages. Nous n’avons pas paru au rez-de-chaussée durant tout le temps que le chocolat est resté sur la table…

— Vous pouvez le prouver ?

— Je réponds de Roger et Roger répond de moi.

— C’est peu !… N’oubliez pas que vous êtes mari et femme !

Elle s’emporta.

— Vous êtes impossible, Charles ! Roger et moi, nous nous en allons… vers une vie nouvelle. Pourquoi diable voudriez-vous que nous eussions empoisonné une brave fille un peu bornée qui ne nous a jamais fait aucun mal ?

— Ce n’était peut-être pas à elle que le poison était destiné !

— Nous sommes encore moins susceptibles de vouloir empoisonner une enfant !

— Ça dépend de l’enfant !

— Que voulez-vous dire ?

— Que Joséphine n’est pas une enfant comme les autres ! Elle sait un tas de choses sur les gens. Elle…

Je m’interrompis brusquement. Joséphine arrivait, par la porte du couloir conduisant au salon. Elle croquait son inévitable pomme et, au-dessus de ses joues roses, ses yeux brillaient de joie.

— Nannie a été empoisonnée ! nous dit-elle. Exactement comme grand-père. C’est passionnant ! Vous ne trouvez pas ?

Je pris un air sévère pour répondre :

— Vous n’êtes pas bouleversée ? Vous ne l’aimiez donc pas ?

— Pas spécialement. Elle était tout le temps en train de me gronder ! C’était une faiseuse d’histoires.

— Aimes-tu seulement quelqu’un, Joséphine ?

L’enfant leva les yeux vers Clemency.

— J’aime tante Edith. Je l’aime beaucoup… Et j’aimerais bien aussi Eustace, si seulement il n’était pas si méchant avec moi et si ça l’intéressait de découvrir le criminel qui est responsable de tout.

— Joséphine, dis-je, vous feriez mieux de ne plus le chercher ! C’est dangereux.

Elle répliqua :

— Je n’ai plus besoin de le chercher. Je sais tout.

Il y eut un long silence. Joséphine, les yeux fixés sur Clemency, la regardait sans ciller.

J’entendis dans mon dos un soupir. Je me retournai vivement. Edith de Haviland descendait l’escalier. Mais je n’eus pas l’impression que, ce soupir, c’était elle qui l’avait poussé. Il devait venir de derrière la porte par laquelle Joséphine était arrivée. Vivement, j’allai l’ouvrir. Il n’y avait personne.

Je me sentis très inquiet. Quelqu’un, j’en étais sûr, s’était tenu derrière cette porte et avait entendu les propos de Joséphine. Je revins vers l’enfant, qui, tout en mangeant sa pomme, continuait à dévisager Clemency d’un air malicieux, et je la pris par le bras.

— Venez, Joséphine ! Nous avons à causer.

Je m’attendais à ce qu’elle protestât, mais j’étais bien décidé à passer outre. Je l’entraînai dans une petite pièce dont on se servait guère et où il était peu vraisemblable qu’on vînt nous déranger. La porte fermée, j’invitai Joséphine à s’asseoir, puis, prenant moi-même une chaise, je m’installai en face d’elle.

— Maintenant, dis-je, nous allons nous expliquer ! Joséphine, qu’est-ce que vous savez ?

— Bien des choses !

— Je n’en doute pas. Vous avez certainement dans la tête des informations innombrables, dont certaines présentent de l’intérêt et d’autres non. J’imagine que vous avez fort bien compris ce que je vous demande. Je me trompe ?

— Non. Je ne suis pas idiote, moi !

La pointe m’était-elle destinée ou visait-elle les policiers ? Je ne perdis point mon temps à m’interroger là-dessus. Je poursuivis :

— Vous savez qui a mis quelque chose dans votre chocolat ?

Elle hocha la tête affirmativement.

— Vous savez qui a empoisonné votre grand-père ?

Nouveau hochement de tête.

— Et qui a essayé de vous tuer dans la buanderie ?

Encore un hochement de tête.

— Alors, dis-je, vous allez me raconter tout ce que vous savez ! Vous allez tout me dire… et tout de suite !

— Non.

— Vous ne pouvez pas faire autrement. Tous les renseignements que vous possédez ou que vous découvrez, vous êtes dans l’obligation de les transmettre à la police !

— Les policiers sont des imbéciles et je ne leur dirai rien du tout. Ils ont été s’imaginer que l’assassin, c’était Brenda ou Laurence. Moi, je n’ai pas été si bête que ça ! Je savais très bien qu’ils n’étaient pas coupables. J’ai eu ma petite idée tout de suite, dès le début. J’ai fait une expérience… et, maintenant, je sais que j’avais vu juste !

Elle avait terminé sur une note de triomphe.

Faisant appel à toute ma patience, je recommençai.

— Joséphine, vous êtes extrêmement forte, je tiens à le dire…

Elle parut très contente d’entendre ça. Je poursuivis :

— Seulement, à quoi vous servira-t-il d’avoir été très forte si vous n’êtes plus en vie pour savourer votre victoire ? Vous ne vous rendez pas compte, petite sotte, qu’aussi longtemps que vous garderez pour vous seule les secrets que vous détenez, vous serez en danger ?

— Je le sais très bien !

— Deux fois déjà vous avez failli y rester ! La première, il s’en est fallu de peu que vous ne fussiez tuée ! La seconde a coûté la vie à une autre personne. Vous ne comprenez donc pas que, si vous continuez à trotter par la maison en proclamant que vous connaissez l’assassin, il y aura encore de nouvelles attaques contre vous, dont vous serez victime… à moins que ce ne soit encore quelqu’un d’autre ?

— Il y a des livres comme ça, où les gens sont tués les uns après les autres ! On finit par trouver le coupable, parce qu’il ne reste pratiquement plus que lui !

— Nous ne sommes pas dans un roman policier, Joséphine. Nous sommes à « Three Gables », Swinly Dean, et vous êtes une petite sotte qui a beaucoup trop lu pour son bien. Ce que vous savez, vous me le direz, quand je devrais vous secouer jusqu’à vous désarticuler les membres !

— Je pourrai toujours mentir !

— Bien sûr ! Mais vous ne le ferez pas… Après tout, qu’est-ce que vous attendez ?

— Vous ne comprenez pas ! Il est très possible que je ne parle jamais. Le coupable, peut-être bien qu’il m’est sympathique ! Vous saisissez ?

Elle attendit, comme pour me laisser le temps de me bien pénétrer de cette idée nouvelle, puis elle reprit :

— Et, si je parle, je ferai les choses dans les règles. On réunira tout le monde dans une grande pièce, je raconterai tout et, à la fin, brusquement je dirai : « Et c’était vous ! »

Comme elle pointait l’index dans un geste dramatique, Edith de Haviland entra.

Après avoir invité Joséphine à jeter son trognon de pomme et à essuyer avec son mouchoir ses doigts poisseux, elle lui annonça qu’elle l’emmenait en automobile. Son regard me laissait entendre que c’était le meilleur moyen d’assurer la sécurité de l’enfant dans les deux heures à venir. La promenade semblant peu sourire à Joséphine, elle ajouta :

— Nous irons manger une crème glacée à Longbridge.

Les yeux de la fillette brillèrent.

— Deux !

— Nous verrons. Va chercher ton chapeau, ton manteau et ton écharpe bleu marine ! Il fait frisquet aujourd’hui. Voulez-vous l’accompagner, Charles ? J’ai deux petits mots à écrire.

Elle s’assit à un secrétaire, cependant que je quittais la pièce avec Joséphine, que je n’aurais lâchée pour rien au monde, même si la vieille demoiselle ne m’avait prié de veiller sur elle. Je restais convaincu que l’enfant était plus que jamais menacée.

Je mettais les dernières touches à la toilette de Joséphine quand Sophia entra dans la chambre. Elle parut stupéfaite de me voir.

— Vous êtes ici, Charles ? Je ne savais pas que vous étiez devenu femme de chambre !

Joséphine annonça d’un ton important qu’elle allait à Longbridge avec tante Edith.

— Manger des glaces, précisa-t-elle.

— Brrr… Par ce temps-là ?

— Les glaces sont bonnes par n’importe quel temps ! répliqua Joséphine. Quand on a bien froid à l’intérieur, on a l’impression qu’on a plus chaud à l’extérieur !

Sophia fronça le sourcil. Sa pâleur me chagrinait, comme les cernes qu’elle avait sous les yeux.

Nous allâmes retrouver Edith de Haviland. Elle fermait sa seconde enveloppe. Elle se leva.

— Nous partons. J’ai dit à Evans de me sortir la Ford.

Nous traversâmes le hall, où je revis les bagages, avec leur étiquette bleue. À la porte, tout en boutonnant ses gants, Edith de Haviland regarda le ciel.

— Belle journée, dit-elle. Il fait froid, mais l’air est vif. Un vrai jour d’automne anglais. Sont-ils beaux, ces arbres, avec leurs branches nues, qui se détachent sur le ciel, avec, de loin en loin, une feuille d’or qui n’est pas encore tombée ?

Elle se retourna et embrassa Sophia.

— Adieu, ma chérie ! Ne te tracasse pas trop !… Il y a des choses inévitables et il faut savoir les affronter.

La Ford attendait en bas du perron. Edith monta dans la voiture, puis Joséphine. Elles nous adressèrent, l’une et l’autre, un petit signe d’adieu quand l’auto démarra.

— J’imagine, dis-je, que la tante Edith a raison et qu’il est sage d’éloigner Joséphine pendant une heure ou deux, mais je reste convaincu, Sophia, qu’il faut contraindre cette enfant à dire ce qu’elle sait.

— Il est probable qu’elle ne sait rien du tout ! Elle se vante. C’est une petite qui a toujours aimé se donner de l’importance.

— Je crois qu’il y a autre chose. Sait-on quel poison on a versé dans le chocolat ?

— On croit que c’est de la digitaline. Tante Edith en prend pour son cœur. Elle avait dans sa chambre un flacon plein de petites pilules de digitaline. Il est vide !

— Elle aurait dû le garder sous clef !

— C’est bien ce qu’elle faisait. Mais il ne devait pas être bien difficile de découvrir où elle cachait sa clef !

De nouveau, mes yeux restaient fixés, sur les bagages entassés dans le hall.

Brusquement, je me pris à dire à haute voix :

— Ils ne peuvent pas s’en aller ! Il ne faut pas le leur permettre !

Sophia me regardait, étonnée.

— Roger et Clemency ?… Mais, Charles, vous ne croyez pas…

— Et vous, que croyez-vous ?

— Elle eut un geste d’impuissance.

— Je ne sais pas, Charles ! Je sais seulement que nous sommes revenus en… en plein cauchemar !

— Je sais, Sophia. Ce sont les mots mêmes que j’ai employés, dans la voiture qui m’amenait ici, avec Taverner.

— Justement, parce que c’est bien un cauchemar. Charles ! On est au milieu de gens qu’on connaît, on se trouve devant un être qu’on ne connaît pas, un étranger, cruel et sans pitié…

Dans un cri, elle ajouta :

— Sortons, Charles, sortons !… Dehors, je me sens plus en sécurité… J’ai peur de rester dans cette maison.

La maison biscornue
titlepage.xhtml
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Christie,Agatha-La maison biscornue(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html